Promenade olfactive parmi les odeurs de mon quartier à la belle saison

par | 16 juillet 2021 | Humeur

De fabuleuses odeurs embaument les rues de mon quartier à la belle saison. Il s’échappe des grands bacs posés le long des murs sur les trottoirs ou des parterres décoratifs des senteurs que l’on ne soupçonnerait pas dans un environnement citadin : tantôt suaves et presque entêtantes lorsque la chaleur les emprisonne, tantôt fraîches et aériennes au soleil levant.

Le printemps et l’été marquent une période propice aux voyages olfactifs pour qui sait flâner et prêter attention à la présence silencieuse mais non moins omniprésente des effluves de fleurs de marronniers, des bouquets de lavande plantés devant les immeubles et autres merveilles olfactives qui ne peuvent laisser indifférent.

C’est pourquoi je souhaite partager avec vous une petite sélection d’odeurs de plantes sur pied dont je ne me lasse pas ….je précise que l’odeur des plantes sur pied est toujours quelque chose d’unique et de difficilement reproductible. La plus belle essence ou absolu de rose au monde jamais n’égalera ni ne suscitera la même émotion que celle rendue par le parfum de ses congénères sur pied dans un jardin ou dans un parc.

L’odeur de l’herbe fraîchement coupée en matinée est reconnaissable entre mille, souvent associée au son sourd et monotone de la tondeuse. C’est une odeur que je vois vert foncé, au toucher incisif, à la texture grasse. Elle est un peu humide, camphrée, avec des relents médicinaux. Cette odeur peut aussi évoquer les effluves dégagés par certaines huiles d’olive vierges pressées à froid. Et si l’on ferme les yeux, on voit une odeur matinale, une odeur de journée qui va s’annoncer belle. Souvent, des mottes de gazon déjà coupées parsemées çà et là ont commencé à sécher ; elles dégagent des effluves, plus secs, plus chauds, différents des premiers mais qui s’y mêlent allègrement. En parfumerie, l’odeur du gazon est figurée par le Cis-3 Héxénol, une matière qui, à l’olfaction, transporte dans un océan de verdure et de fraîcheur végétale.

Les cerisiers du Japon fleurissent aux alentours du mois de Mars. On peut les admirer durant quelques précieuses journées. Seule la beauté de leur forme, de leur couleur et l’émotion suscitée par leur grâce éphémère  élève l’âme, car ces si jolies fleurs sont aussi belles qu’inodores et par conséquent seule l’imagination peut permettre de créer une odeur à leur image! Leur floraison ne dure qu’une semaine tout au plus….et rappelle à quiconque l’impermanence des êtres et des choses.

Au gré de la promenade et des jours qui passent, s’ajoutent au tableau olfactif du mois d’avril les notes printanières et florales du Lilas. Dans mon parc, le Lilas est blanc ou mauve. On en trouve des arbustes en bordure des pelouses, leurs bouquets de grappes parfumées tombent à hauteur du nez pour notre plus grand plaisir. Ces petites fleurs à quatre pétales, à l’odeur douce et un peu verte, fleurie et légèrement poudrée incarnent le printemps tant attendu … il m’arrive d’en ramasser par terre quand par chance un coup de vent en a détaché certaines sans trop les abîmer ; et sans par ailleurs risquer de me faire rappeler à l’ordre par mes enfants très respectueux du « Il est interdit de cueillir les fleurs du parc ! ».

En parfumerie, le Lilas est ce que l’on appelle une fleur « muette », c’est-à-dire dont on ne peut extraire l’odeur ni par extraction, ni par distillation. C’est la raison pour laquelle son odeur est fidèlement reconstituée grâce notamment à une technique appelée le « head-space ». Ce procédé non invasif[1] permet de capter les molécules odorantes d’un végétal sur pied sans le détériorer afin de les reproduire à l’identique.

Le seringat est une autre de mes petites fleurs printanières préférées ! J’ai découvert récemment qu’on l’appelait aussi « jasmin des poètes », et pour cause ….. Ses fleurs blanches en forme de petites étoiles blanches avec un minuscule cœur jaune sont accrochées à une multitude de petites branches très fines, lesquelles sont-elles même rattachées à des branches plus épaisses dans un entrelacement savant d’arbrisseaux formant une composition florale et odorante féerique,  tant pour le nez que pour les yeux.

C’est dans la chaleur atténuée d’une fin d’après-midi que leur odeur suave et indolée[2]est la plus prégnante. C’est une odeur typiquement jasminée, avec des notes de pomme verte, une senteur très florale qui annonce les chaudes soirées d’été.

Parfois, lorsque les fleurs se dégarnissent de leurs pétales, et que les pas ne les ont pas encore souillés, on assiste à la formation de véritables tapis odorants qui se forment par terre, ne laissant plus rien apparaitre du sol hormis de minuscules taches de couleur marron disséminées çà et là dans la blancheur étincelante.

Le mois de Juin pointe le bout de son nez et avec lui les majestueux tilleuls offrent leurs premières fleurs et leur douce fragrance qui n’est pas sans rappeler celle des mimosas. L’odeur des fleurs de tilleul est un parfum à elle seule et sa perception se décline suivant les différents moments de la journée. Le matin, au réveil, ce sont des effluves un peu boisés, cédrés, qui parviennent à mes narines encore endormies. Puis, tout au long de la journée, ce sont plutôt les notes suaves, miellées, amendées et frangipanées, que l’on perçoit le mieux. Et quand vient le soir, la brise transporte sur mes terrasses des senteurs plus fruitées, qui rappellent celle du melon mûr.

Il arrive qu’au détour d’un trottoir se niche dans un coin de bac quelques chèvrefeuilles qui semblent oubliés en hiver où ils passent totalement inaperçus. Ceux de mon quartier se présentent sous forme  d’arbustes qui au moment de leur floraison au mois de mai exhalent des notes miellées, florales, jasminées, solaires, un peu crémeuses et vanillées. On ne se lasse pas d’admirer leurs fleurs où se mêlent le jaune, le rose, le blanc et l’orangé. Ce sont des fleurs aériennes et délicates qui laissent présager la fraîcheur et la légèreté de leur fragrance. Tout comme le lilas, le chèvrefeuille est également une fleur muette, aussi la méthode non invasive du « head space » est utilisée pour en reproduire fidèlement l’odeur.

Et pour finir cette promenade, je citerai la merveilleuse sauge sclarée plantée en haies parmi les roses trémières, les chardons et les églantines. Ses petites fleurs sont d’un violet tendre et exhalent un merveilleux parfum, surtout au lever du jour ou en fin d’après-midi. Le matin, à l’aube, je dirais que le nez en perçoit les notes fraîches, vertes, de fines herbes, de persil, de plantes aromatiques, qui rappellent aussi l’odeur de la lavande avec qui elle partage une molécule commune appelée : acétate de linalyle, présente également en grande quantité dans la bergamote. La nature est la plus grande des chimistes !

En fin d’après-midi, l’odeur de la sauge sclarée se fait plus tiède, plus sèche, un peu poudrée, douce et enveloppante. L’année dernière, j’en ai ramassé une branche, tombée au sol, l’odeur ne s’est estompée qu’au bout de plusieurs mois, et je dois dire qu’enfermée dans son petit flacon de verre, il en reste encore aujourd’hui une trace parfumée.


[1]Le Head Space consiste à placer une fleur ou une plante sur pied dans un récipient de verre. Un gaz neutre est ensuite lâché à l’intérieur du récipient pour qu’il se charge des molécules odorantes. Le gaz recueilli est ensuite analysé à l’aide de la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse afin d’établir une carte d’identité moléculaire de la senteur qui permettra par la suite de synthétiser avec justesse les odeurs qui la composent.

[2] L’indole est une molécule que l’on retrouve dans la plupart des fleurs blanches telles que le jasmin ou la fleur d’oranger. Son odeur rappelle l’odeur des billes de naphtaline que l’on met dans les placards pour éloigner les mites.